Une fusion entre les fondements de l’art japonais et le septième art ? Naomi KAWASE l’a fait !

C’est en 1989 que Naomi KAWASE (1969-) entre dans le monde de l’art, lorsqu’elle décroche son diplôme à l’école des arts visuels d’Osaka, au Japon. Une fois le diplôme en poche, elle devient enseignante dans ladite école pendant 4 ans. En 1993, 4 ans plus tard donc, notre cinéaste féminine du jour a reçu le prix d’encouragement au festival de l’image de Tokyo, pour son court-métrage Dans ses bras. Ce dernier nous fait entrer dans la vie plus qu’intime de Naomi KAWASE. On apprend ici que ses parents l’ont abandonné quand elle n'était encore qu’un enfant. C’est auprès de ses grands-parents qu’elle a trouvé un refuge pour grandir, et devenir la femme puissante qu’elle est aujourd’hui. Juste avant de commencer notre article sur Naomi KAWASE, il est important de faire un petit rappel sur l’évolution des mentalités de la société japonaise ainsi que de sa vision sur les femmes. Même si le statut de la femme dans l’histoire japonaise peut paraître comme exemplaire à juste titre (on connait des impératrices à l’époque antique, on connait aussi le droit pour les femmes à disposer d’une richesse patrimoniale et/ou d’un héritage à l’époque féodale (Chusei), ces dernières perdent très rapidement tous leurs droits à l’époque moderne, aux alentours du XVIIe siècle (Kinsei). C’est dans les arts qu’elles trouvent une place dans la société du soleil levant avec l’apparition des Geisha, ces femmes qui, disait-on, excellent dans les arts. C’est dans les années d’après guerre, que les femmes regagnent peu à peu leurs droits dans la société japonaise (Droit de vote en 1946, ratification du Japon à la convention contre les discriminations à l'égard des femmes en 1985 par exemple).
Naomi Kawase
Naomi Kawase

Depuis cette libération de la Femme des années d’après guerres, Naomi KAWASE est la première réalisatrice japonaise à recevoir la caméra d’or au festival de Cannes de 1997, à tout juste 28 ans !

Elle a su adapter au cinéma et importer en Europe les mœurs des arts japonais. Dans ces derniers, la spiritualité est principalement mise en avant. Les dimensions philosophiques, théologiques, sentimentales et mystiques sont les fondements des arts japonais. Et dans les films que propose Naomi, aucunes de ces dimensions ne sont oubliées, les racines des arts japonais dressent aussi bien l’éventail des films de Naomi KAWASE que les œuvres des artistes de l’époque antique et féodale du Japon, il y a déjà un millénaire de cela.

Afin d’appuyer nos propos, prenons au hasard mon film préféré de notre cinéaste du jour : Still the water.

Affiche film Naomi Kawase - Still The Water
Affiche film Naomi Kawase - Still The Water

Les rares moments pendant lesquels je n’ai pas pleuré lorsque j’ai vu ce film, c’était quand je mettais ce dernier sur pause pour reprendre mes esprits !

Ce film est la cristallisation, l'essence même des notions fondamentales des arts japonais. Une réflexion sur la dualité entre la vie et la mort, sur l’équilibre entre l’Humain et la Nature, sur l’amour, la passion, le désir, la sexualité, le tout en harmonie dans une histoire prenante !

“Mais pour remplacer la chaleur du corps, il y a la chaleur du coeur”

Cette citation issue du scénario de ce film résume très bien, je trouve, l'émotion que ce dernier veut transmettre. Je vous laisse ici un lien vers la bande annonce de ce film (qui se trouve dans le top 5 de mes films préférés de tous les temps !).

Naomi KAWASE disait de ce film :

“Il y a de moi dans ces deux personnages. La première fois que j’ai embrassé un garçon, c’est moi qui l’ai décidé et pas l’inverse”.

“Je pense que le cinéma a une histoire trop brève pour qu’on s’y réfère. La façon dont la littérature japonaise raconte des histoires décrit les émotions humaines est très différente. Raconter les histoires c’est dire comment les gens vivent, souffrent, s’unissent et se séparent”. - Naomi KAWASE au festival de Rotterdam en 2001.

Afin de se rendre compte du talent de Naomi KAWASE à user des arts japonais pour produire des films magnifiques (sensationnels, je suis persuadé que c’est le bon mot), nous pouvons nous arrêter sur un autre de ses films : Les délices de Tokyo.

Affiche film Naomi Kawase - Les délices de Tokyo
Affiche film Naomi Kawase - Les délices de Tokyo

Les amateurs de littérature japonaise auront reconnu le très célèbre roman éponyme écrit par Durian SUKEGAWA. Et vous avez bien raison ! Naomi nous propose en 2015 une adaptation cinématographique de cette histoire.

Livre Durian Sukegawa - Les Délices de Tokyo
Livre Durian Sukegawa - Les Délices de Tokyo

Un jeune cuisinier de plats traditionnels japonais commence par être dépassé par la répétition de son métier et par les problèmes économiques qui se succèdent. Une dame, ayant un âge plutôt avancé, propose avec insistance son aide au cuisinier, car c’est le métier qu’elle a toujours rêvé d’exercer. Ce film est une magnifique réflexion sur les capacités des humains à pouvoir exercer dans une discipline qu’ils apprécient.

Les problèmes dû à l’âge, les apparences physiques, le vécu de chacun, peuvent-ils être une raison de juger la bonne qualité d’un travail ? De reconnaître la passion, l’envie ainsi que la motivation à pratiquer une discipline ?

Personnellement, j’ai préféré le film au roman. Pourtant, nous venons de voir que l’art littéraire japonais est un ensemble disparate de diverses réflexions, de diverses disciplines.

Il serait donc plus logique que la meilleure adaptation de cette histoire soit dans un roman et non au cinéma. C'est là qu'est tout le génie de Naomi KAWASE. Toutes ses techniques cinématographiques qui lui sont propres (elle privilégie les gros plans sur les visages, un arrière-plan toujours coloré) nous renvoient constamment au sentiment qu’elle veut nous transmettre. Ici, un lien pour voir la bande annonce de ce film.

Cependant, l’art de Naomi KAWASE va plus loin ! Au-delà de sa reprise parfaite des fondations des arts du pays du soleil levant, elle reprend aussi les mêmes thématiques qui permettent à l’art japonais de s’exprimer.

Dans les cultures spirituelles des populations d’Asie de l’Est, les yeux représentent les organes les plus importants pour le vivant. C’est à travers eux que l’âme perçoit le monde, qu'elle peut le comprendre, le vivre ou encore s’exprimer.

On retrouve cette thématique dans le film Vers la lumière sorti en 2017. Ce film raconte l’histoire d’une réalisatrice de cinéma qui cherche à concevoir un moyen de transmettre le septième art aux personnes malvoyantes et/ou aux personnes aveugles.

Affiche film Naomi Kawase - Vers la lumière
Affiche film Naomi Kawase - Vers la lumière

Elle travaille donc avec un ancien réalisateur qui perd petit à petit la vue, et avec, la possibilité d’exprimer son art. Pour quelqu’un qui a toujours vécu dans une culture d’Asie de l’Est, perdre la vue fait partie des événements les plus dramatiques qu’un humain puisse vivre. Son âme se trouverait coincée dans une prison de chair, condamnée à percevoir et ne plus à voir le monde dans lequel elle vit.

Ce film est encore une fois une réflexion très forte sur la perception du monde, de la profondeur de l’esprit, de l’union de deux âmes au-delà des contraintes corporelles.

Ici aussi, un petit lien pour accéder à la bande annonce de ce film.

Naomi KAWASE a donc grandement contribué à cette ouverture de la culture japonaise dans le monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Comme nous avons vu, l’art japonais répond beaucoup trop souvent (pour ne pas dire toujours) à des notions telles que les croyances, la philosophie, la spiritualité, l’âme, ... La Libéré de ses barrières culturelles au milieu du XXe siècle, l’art japonais connaît donc une sorte de renaissance, désormais affranchi de ces chaînes qui ont, pendant trop longtemps, scellé la liberté d’expression dans les arts du pays du soleil levant.

Les amateurs de littérature japonaise seront sans doute d’accord avec moi : Naomi KAWASE est au cinéma ce que Yoko OGAWA est la littérature japonaise (pour ceux qui ne voient pas ce que de qui je parle, disons que c’est pour vous l’occasion de découvrir une fabuleuse romancière en plus de notre cinéaste du jour !).

Le prochain épisode sera le dernier de cette série sur les femmes pionnières du cinéma. Nous prendrons donc le temps de découvrir la vie de l’actrice Marlène DIETRICH. Qui était-elle ? "Une amante exigeante” dans L’impératrice rouge ? “Une créature perdue” dans Shanghaï express ? “Un ange” comme la décrit Ernst LUBITSCH ? “La Belle Ensorceleuse”, comme la décrit René CLAIR ?

On se retrouve dans deux semaines pour le dernier épisode de cette merveilleuse série !

Par CAUJOLLE Jordan.

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Publié jeudi 8 avril 2021

Aldjia Créatrice et animatrice de podcasts

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