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Petrus et Antonietta Gonsalvus : la vraie Belle et la Bête ?
Né à Tenerife en 1537, offert à Henri II, Petrus Gonsalvus et sa fille Antonietta, peinte par Lavinia Fontana : l'histoire de la famille Gonsalvus.
Au château royal de Blois, une enfant d'une dizaine d'années nous regarde. Son visage est entièrement couvert de poils fins et dorés. Elle porte une robe de cour brodée d'or, de rouge et de bleu, et tient entre ses mains un papier sur lequel est écrite son histoire. Elle s'appelle Antonietta Gonsalvus. Le portrait est signé d'une femme : Lavinia Fontana.
Derrière ce tableau se cache l'une des histoires les plus troublantes de la Renaissance : celle d'une famille entière, offerte de cour en cour comme une curiosité, étudiée par les savants, peinte pour les cabinets de merveilles. Une histoire qui commence avec son père, Petrus Gonsalvus, et qui aurait peut-être inspiré La Belle et la Bête.
Le portrait de Blois : Lavinia Fontana peint Antonietta
Le Portrait d'Antonietta Gonsalvus est daté vers 1595. C'est une huile sur toile de 57 × 46 cm, conservée au château royal de Blois. Pendant longtemps, il a été attribué à un suiveur de Véronèse. Ce n'est qu'autour de 1990 que les historiens de l'art le rendent à Lavinia Fontana (1552-1614), peintre bolonaise et l'une des premières femmes à mener une carrière d'artiste professionnelle en Europe. ¹
Cette attribution repose sur un lien précis : Lavinia Fontana gravitait dans l'entourage du naturaliste bolonais Ulisse Aldrovandi, qui étudiait la famille Gonsalvus, et on connaît d'elle un dessin d'une autre fillette atteinte de la même affection. ¹
Ce qui frappe, c'est le regard que la peintre pose sur l'enfant. Là où les savants de l'époque voyaient un « prodige », Lavinia Fontana peint une petite fille : un visage doux, une coiffure soignée, une robe de cour. Elle ne la représente pas comme une bête curieuse, mais comme une personne. Dans un siècle où la famille Gonsalvus était traitée comme un objet de collection, ce choix n'a rien d'anodin.
Dans ses mains, Antonietta tient une lettre. Elle y raconte son histoire à la première personne :
« Don Pietro, a wild man discovered in the Canary Islands, was conveyed to his most serene highness Henry the king of France, and from there came to his Excellency the Duke of Parma. From whom [came] I, Antonietta, and now I can be found nearby at the court of the Lady Isabella Pallavicina, the honourable Marchesa of Soragna. »
« Don Pietro, un homme sauvage découvert aux îles Canaries, fut conduit auprès de son altesse sérénissime Henri, roi de France, et de là auprès de son excellence le duc de Parme. C'est de lui que je suis issue, moi, Antonietta, et l'on me trouve aujourd'hui tout près, à la cour de Dame Isabella Pallavicina, l'honorable marquise de Soragna. »
En quelques lignes, tout est dit : un père qualifié d'« homme sauvage », offert à un roi, puis transmis à un duc. Et une fille qui, à son tour, appartient à la cour d'une marquise.
Petrus Gonsalvus : de Tenerife à la cour d'Henri II
Pedro González naît le 9 mai 1537 à Tenerife, dans les îles Canaries. ² Il est atteint d'hypertrichose congénitale : une affection génétique très rare qui recouvre le visage et le corps d'une pilosité abondante. À l'époque, personne ne sait l'expliquer. On le dit « sauvage », « homme des bois ».
Vers l'âge de dix ans, en 1547, l'enfant est envoyé à la cour de France comme un présent, l'année même où Henri II monte sur le trône. ² Les cours de la Renaissance collectionnent les êtres considérés comme extraordinaires, au même titre que les animaux exotiques ou les objets rares : les posséder est un signe de prestige.
Mais à la cour d'Henri II, quelque chose d'inattendu se produit. Plutôt que d'être exhibé dans une cage, l'enfant est éduqué comme un jeune noble. Il apprend le latin, reçoit une éducation humaniste et latinise son nom : Pedro González devient Petrus Gonsalvus. Il servira à la cour pendant des décennies. ²
Cette éducation est en elle-même une expérience. La question qui intéresse la cour est simple et brutale : un « sauvage » peut-il devenir un homme civilisé ? Petrus est la réponse vivante, mais il reste, jusqu'au bout, une curiosité qu'on montre.

Catherine Raffelin : le mariage arrangé par Catherine de Médicis
Après la mort d'Henri II en 1559, c'est la reine Catherine de Médicis qui prend la famille sous sa protection. En 1573, Petrus épouse Catherine Raffelin, une jeune femme que l'on pense être l'une des dames de compagnie de la reine. ² Selon la tradition, elle n'aurait découvert l'apparence de son futur époux qu'au moment du mariage.
On sait très peu de choses d'elle, sinon qu'elle restera aux côtés de Petrus toute sa vie. Les sources ne nous disent rien de ce qu'elle a vécu. C'est l'éternelle absente de cette histoire : une femme dont on n'a retenu que le rôle d'épouse de « la Bête ».
Le mariage n'a sans doute rien d'un hasard. La cour veut savoir si la « particularité » de Petrus se transmettra à ses enfants. La génétique n'existe pas encore, mais la curiosité des savants et des princes est bien là, et la famille n'a pas son mot à dire.

Les enfants Gonsalvus : Maddalena, Enrico, Francesca, Antonietta…
Le couple a au moins six enfants, dont Madeleine (Maddalena), Enrico, Françoise (Francesca), Antonietta, Orazio et Ercole. ² Plusieurs d'entre eux héritent de l'hypertrichose de leur père, dont Maddalena, Enrico et Antonietta. Les sources divergent sur le détail, mais le constat est le même : la « curiosité » se transmet, et chaque enfant concerné devient à son tour un objet d'étude et d'échange entre les cours.
Antonietta, que l'on surnomme Tognina, naît en France. Elle est la plus jeune des filles connues et la plus célèbre aujourd'hui, grâce au portrait de Lavinia Fontana. On la trouve aussi sous les noms d'Antonietta Gonzales ou Antonia Gonsalvus.
De la France à Parme : une famille qu'on se transmet
En janvier 1589, Catherine de Médicis meurt. Privée de sa protectrice, la famille quitte la France et passe au service des Farnèse, ducs de Parme. ² C'est exactement ce que dit la lettre d'Antonietta : d'un roi à un duc, puis d'un duc à une marquise.
Car les enfants, eux aussi, sont « donnés ». Antonietta est placée à la cour d'Isabella Pallavicina, marquise de Soragna, près de Parme. C'est là, vers 1595, qu'elle pose pour Lavinia Fontana. Une fillette d'une dizaine d'années, déjà offerte à une autre maison, comme son père l'avait été avant elle au même âge.
En Italie, la famille attire l'attention d'Ulisse Aldrovandi, l'un des plus grands naturalistes de son temps. Il étudie les Gonsalvus et les décrit dans son traité sur les « monstres », la Monstrorum historia, publiée après sa mort, en 1642. ³ Ils y figurent à côté de créatures fantastiques. C'est là toute l'ambiguïté de leur statut : à la fois humains éduqués, parlant latin, et « spécimens » pour la science naissante.
Les portraits du château d'Ambras et le « syndrome d'Ambras »
Si la famille Gonsalvus est connue aujourd'hui, c'est grâce aux images. Vers 1580, une série de portraits les représente : Petrus, Catherine et deux de leurs enfants. Ils entrent dans la Kunstkammer, le cabinet de curiosités de l'archiduc Ferdinand II de Tyrol (1529-1595), au château d'Ambras, près d'Innsbruck en Autriche, où on peut toujours les voir. ⁴
À la même époque, le peintre flamand Joris Hoefnagel représente Petrus et Catherine dans son recueil Animalia Rationalia et Insecta (Ignis), consacré… aux animaux. Le couple y figure en tête d'un volume de bestiaire, avec une inscription latine. ⁵ L'image est saisissante : un mari et sa femme, posant comme n'importe quel couple de la Renaissance, rangés parmi les bêtes.
Quatre siècles plus tard, ces portraits ont donné leur nom à une maladie. En 1993, le pédiatre allemand F. Baumeister et ses collègues décrivent une forme d'hypertrichose congénitale généralisée et la baptisent « syndrome d'Ambras », en référence aux tableaux de la famille Gonsalvus. ⁶ Le nom ne date donc pas de la Renaissance : il est né de la peinture.
La Belle et la Bête : légende ou réalité ?
Un homme couvert de poils, élevé dans un palais, éduqué comme un prince. Une jeune femme qui l'épouse sans l'avoir choisi, et qui reste à ses côtés toute sa vie. L'histoire de Petrus et Catherine ressemble étrangement à La Belle et la Bête.
Le conte est publié en 1740 par Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve, puis abrégé en 1756 par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. C'est cette version que Disney adapte en 1991. Deux femmes, donc, à l'origine du récit.
Le couple Gonsalvus a-t-il inspiré le conte ? L'hypothèse est souvent avancée, et reprise dans de nombreux documentaires. ² Mais aucune source ne permet de l'affirmer. Le motif de l'épouse promise à une créature est bien plus ancien, et l'on n'a pas de preuve que Madame de Villeneuve ait connu l'histoire de Petrus. Ce qui est certain, c'est que la vraie histoire est bien moins féerique : pas de sortilège à briser, pas de transformation finale. Seulement une famille traitée, toute sa vie, comme une curiosité.
Que sont devenus les Gonsalvus ?
Pendant longtemps, on a cru que leur trace se perdait. Les recherches de l'historien Roberto Zapperi dans les archives italiennes ont permis de la retrouver. ² La famille finit par s'installer à Capodimonte, un village au bord du lac de Bolsena, dans le Latium. C'est là que Petrus Gonsalvus meurt, le 15 octobre 1618, à 81 ans.
Antonietta y aurait vécu elle aussi, jusqu'au milieu du XVIIe siècle. Au-delà, les archives ne permettent pas de suivre la descendance de la famille jusqu'à nous : on ne connaît pas de descendants des Gonsalvus identifiés aujourd'hui.
Ce qui reste, ce sont les tableaux. Les portraits d'Ambras, les planches de Hoefnagel, les gravures d'Aldrovandi les montrent comme des spécimens. Celui de Lavinia Fontana est le seul à nous montrer une enfant. Il a fallu le regard d'une femme peintre pour qu'Antonietta Gonsalvus soit autre chose qu'une curiosité : une petite fille qui nous raconte, elle-même, d'où elle vient.
Pour aller plus loin
Écouter l'épisode du podcast : Lavinia Fontana, en avance sur son temps (S04E05)
Lire aussi : Sofonisba Anguissola, l'autre grande peintre de la Renaissance italienne
Sources
1. Lavinia Fontana, Portrait d'Antonietta Gonsalvus, vers 1595, Château royal de Blois
2. Roberto Zapperi, El salvaje gentilhombre de Tenerife : la singular historia de Pedro González y su familia, 2006
3. Ulisse Aldrovandi, Monstrorum historia, Bologne, 1642
4. Château d'Ambras, Innsbruck — Kunsthistorisches Museum Wien
5. Joris Hoefnagel, Animalia Rationalia et Insecta (Ignis), vers 1575-1582, planche I
6. F. A. Baumeister et al., « Ambras syndrome: delineation of a unique hypertrichosis universalis congenita », Clinical Genetics, 1993
© Lavinia Fontana

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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