Jane Avril - 1893

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Jane Avril au Bal des folles - de la Salpêtrière au Moulin Rouge

Internée à la Salpêtrière à 13 ans, elle en sortira pour devenir la star du Moulin Rouge et la muse de Toulouse-Lautrec. L'histoire vraie de Jane Avril.

« Perpendiculairement au boulevard de Clichy, Geneviève s'engage dans la rue Germain-Pilon et pénètre dans un immeuble de quatre étages. La cage d'escalier est exiguë, humide et obscure. Au dernier palier, derrière la porte de droite, des rires de femmes… »

« Lorsque les deux femmes pénètrent dans le salon, la plus jeune du groupe reconnaît Geneviève… dans la cuisine rustique éclairée par quelques bougies, l'adolescente de dix-sept ans prépare du café sur un petit feu. Il y a plus d'un an, Jeanne dormait dans le dortoir avec les autres aliénées… »

C'est à travers ces lignes que l'autrice Victoria Mas fait entrer Jane Avril dans son roman — comme un fantôme bienveillant, une femme qui a traversé la Salpêtrière et en est ressortie vivante. Mais qui était vraiment Jeanne Louise Beaudon, avant de devenir Jane Avril ?

Une enfance fracturée

Jane Avril dansant — 1893 — Étude de l'affiche Jardin de Paris — Gouache sur carton, 99x71 cm — Collection Stavros S. Niarchos (Toulouse-Lautrec)
Jane Avril dansant — 1893 — Étude de l'affiche Jardin de Paris — Gouache sur carton, 99x71 cm — Collection Stavros S. Niarchos (Toulouse-Lautrec) © Toulouse Lautrec

Jeanne Louise Beaudon voit le jour à Paris le 9 juin 1868. Son père, le marquis Luigi Fontana, est un Italien raffiné, artiste, d'une extrême sensibilité — mais absent. Sa mère, Parisienne, est dotée, écrira Jane dans ses mémoires, d'une « grande beauté qui dissimulait une nature de méchanceté cruelle et morbide ».

Après deux ans de vie commune, ses parents se séparent. Jeanne est d'abord confiée à ses grands-parents maternels, puis placée dans un couvent. Elle s'y sent aimée, en sécurité. C'est sa mère qui vient briser cet équilibre, en réclamant sa fille à l'âge de neuf ans.

La violence commence. Dans ses mémoires, Jane Avril la décrit sans détour :

« Joignant le reste à la parole, avec ou sans le moindre prétexte, elle me frappait cruellement et cela plusieurs fois la journée ; évitant toutefois de me marquer au visage par crainte de traces visibles qui auraient pu éveiller les soupçons de notre entourage. Par contre, le reste de mon individu était illustré de toutes les couleurs du prisme et sa signature. » — Jane Avril, Mes Mémoires

Un ami de sa mère, M. Hutt, tente d'intervenir. Il propose de financer l'éducation de Jeanne — chant, musique. Sa mère y met fin. Jeanne, à bout, fuit le domicile familial.

La Salpêtrière : l'asile comme refuge

Un bal à la Salpêtrière — Paris, vers 1890
Un bal à la Salpêtrière — Paris, vers 1890

C'est M. Hutt et son épouse qui trouvent une solution. Ils font admettre Jeanne à l'hôpital de la Salpêtrière — institution qui accueille alors, pêle-mêle, malades mentales, épileptiques, femmes sans ressources et enfants abandonnés. Jeanne a treize ans.

« Mes bienfaiteurs étaient liés d'amitié avec le célèbre neurologue, le Dr Magnan. Celui-ci me fit admettre à la Salpêtrière dans le service du grand professeur Charcot parmi les grandes étoiles de l'hystérie qui, à ce moment-là, faisaient fureur. » — Jane Avril, Mes Mémoires

Jean-Martin Charcot est alors au sommet de sa gloire. Ses célèbres « leçons du mardi » — au cours desquelles il présente ses patientes devant un amphithéâtre de médecins et d'artistes — attirent des personnalités comme Sigmund Freud, Guy de Maupassant ou Alphonse Daudet. Les femmes diagnostiquées « hystériques » sont à la fois enfermées et exhibées.

Jeanne préfère néanmoins cet asile à la violence maternelle. Elle y reste jusqu'à ce que le Dr Charcot prononce sa guérison — avec une ironie qu'elle conserve dans ses mémoires :

« Hélas ! Je fus guérie ! » — Jane Avril, Mes Mémoires

C'est au cours de son séjour à la Salpêtrière que Jeanne découvre la danse, lors du fameux Bal des folles — le bal annuel organisé à l'hôpital, qui mêlait patients, médecins et public parisien venu en curieux. Ce bal, rendu célèbre par le roman de Victoria Mas et le film de Mélanie Laurent (2021), sera le point de départ de sa vocation.

La naissance d'une danseuse

Jane Avril — 1893
Jane Avril — 1893

À sa sortie de la Salpêtrière, Jeanne refuse de retourner chez sa mère. Elle fuit. Rue de Médicis, des femmes la recueillent pour la nuit. Ces femmes fréquentent le Bal Bullier, une salle de danse populaire du Quartier latin. Elles l'y emmènent.

Ce soir-là change tout.

« J'avais à rattraper toute ma jeunesse et la dépenser ! De ce fameux soir date ma vocation de danseuse, ma seule raison d'être désormais… On fait comme on le peut son entrée dans le monde. » — Jane Avril, Mes Mémoires

Elle apprend sur le tas, développe un style immédiatement reconnaissable : une danse excentrique, souple, presque acrobatique, où les jambes parlent autant que le visage. Autour d'elle gravitent des écrivains, des poètes, des artistes. Elle voyage, vit de son art.

Les portes du Moulin Rouge s'ouvrent. Elle s'y impose et impose ses choix — c'est elle qui instaure la tradition de la robe rouge pour la soliste de revue. Au tournant du XXe siècle, elle exporte le French Cancan dans les capitales européennes : le Palace Theatre de Londres, Madrid.

Toulouse-Lautrec : une amitié qui la rend immortelle

Jane Avril sortant du Moulin Rouge — 1892 — Huile et gouache sur carton, 84,3x63,4 cm — Wadsworth Atheneum Museum of Art, Hartford, Connecticut (Toulouse-Lautrec)
Jane Avril sortant du Moulin Rouge — 1892 — Huile et gouache sur carton, 84,3x63,4 cm — Wadsworth Atheneum Museum of Art, Hartford, Connecticut (Toulouse-Lautrec) © Toulouse Lautrec

C'est au Moulin Rouge que Jane Avril entre dans le cercle d'Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901). Entre le peintre et la danseuse s'installe une véritable complicité — fondée sur une admiration mutuelle et une compréhension commune de la marginalité. Toulouse-Lautrec, diminué physiquement depuis l'enfance, et Jane Avril, marquée par ses années de violence et d'internement, se reconnaissent.

Lautrec la peint à de nombreuses reprises. Il la fait figurer sur le numéro 1 de la revue L'Estampe originale. Il crée pour elle plusieurs des affiches les plus célèbres de l'histoire de l'affiche moderne : Jane Avril au Jardin de Paris (1893), Jane Avril sortant du Moulin Rouge (1892). Ces œuvres fixent à jamais son image — la silhouette élancée, la jambe levée, le mouvement suspendu.

Jane Avril mesurera elle-même ce que lui doit sa célébrité :

« Il est hors de doute que c'est à lui que je dois la célébrité dont j'ai joui depuis la parution de la première affiche qu'il a faite de moi. » — Jane Avril, Mes Mémoires

L'héritage

En 1935, à 67 ans, Jane Avril danse pour la dernière fois. Elle rejoint ensuite une maison de retraite et s'éteint le 17 janvier 1943, à 74 ans. Son corps repose au cimetière du Père-Lachaise.

Elle laisse derrière elle des mémoires d'une franchise remarquable, une carrière de plus de quarante ans, et une présence dans l'œuvre de Toulouse-Lautrec qui assure à son visage une forme d'éternité.

En 2019, Victoria Mas lui redonne vie dans Le Bal des folles (Albin Michel) — roman qui reconstitue l'atmosphère de la Salpêtrière de Charcot et la trajectoire de ces femmes enfermées, dont Jane Avril fut l'une des rares à s'échapper. Mélanie Laurent en tire un film en 2021.

Pour aller plus loin

À voir

À lire

  • Le Bal des folles — Victoria Mas, Albin Michel, 2019
  • Mes Mémoires — Jane Avril, éditions l'Escalier
  • Jane Avril au Moulin Rouge avec Toulouse-Lautrec — François Caradec, Fayard
  • Toulouse-Lautrec — Matthias Arnold, Taschen

Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

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