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Martha Rosler et Semiotics of the Kitchen : la cuisine en arme
En 1975, Martha Rosler transforme un cours de cuisine en alphabet de la colère. Portrait d'une pionnière de l'art vidéo et de l'art féministe.
Une femme en tablier, derrière le comptoir d'une cuisine. Elle prend un ustensile, le nomme, le montre. Rien de plus banal. Sauf que le ton est sec, que les gestes sont brusques, et qu'au fil de l'alphabet, la ménagère modèle prend des airs de tueuse. En six minutes de vidéo en noir et blanc, Martha Rosler a réalisé en 1975 l'une des œuvres les plus célèbres de l'art féministe : Semiotics of the Kitchen.
Mais réduire Martha Rosler à cette vidéo, ce serait passer à côté de cinquante ans d'une œuvre engagée : photomontages contre la guerre du Vietnam, critique de la photographie documentaire, combat pour le droit au logement. Portrait d'une artiste qui n'a jamais séparé l'art de la politique.
Semiotics of the Kitchen (1975) : l'alphabet de la colère
Dans Semiotics of the Kitchen, Rosler se place face caméra, dans un décor sobre de cuisine : un réfrigérateur, une table, une cuisinière. Vêtue comme une parfaite ménagère, elle égrène de A à Z les ustensiles de cuisine : Apron, Bowl, Chopper… En anglais, chaque mot est énoncé d'un ton sec et accompagné d'un geste brusque, parfois violent, mimant la manière de s'en servir. ¹
La vidéo parodie directement les émissions culinaires télévisées, popularisées dans les années 1960 par Julia Child. ² Mais au lieu de transmettre une recette ou de rassurer, Rosler installe un climat d'agression contenue. La tension monte lettre après lettre : avec le pic à glace (ice pick), le presse-agrumes (juicer) et surtout le couteau (knife), la ménagère bien intentionnée devient menaçante. ¹ Arrivée aux dernières lettres de l'alphabet, faute d'ustensiles, c'est son propre corps qui dessine les lettres dans l'air.
Martha Rosler elle-même décrit son personnage comme une « anti-Julia Child », qui remplace le sens domestiqué des ustensiles par un lexique de rage et de frustration. ³ Le titre n'a rien d'un hasard : la sémiotique est la science des signes. Rosler montre comment la cuisine fabrique un langage, et comment la femme elle-même devient un signe dans ce système.
« Je m'intéressais à quelque chose comme l'idée du “langage qui parle le sujet”, et à la transformation de la femme elle-même en un signe, dans un système de signes qui représente un système de production alimentaire, un système de subjectivité harnachée. » — Martha Rosler ⁴
La cuisine devient ici un théâtre d'aliénation, un territoire de soumission genrée que l'artiste retourne comme un gant. Ce que Rosler met en scène, ce n'est pas un cours de cuisine, mais un cri silencieux : elle dénonce l'enfermement domestique imposé aux femmes et détourne les codes de la communication télévisuelle pour révéler l'absurdité des rôles sociaux attribués.
L'œuvre est aujourd'hui conservée dans les plus grandes collections, dont celles du MoMA à New York et du Centre Pompidou, qui l'a acquise en 2000. ¹ ²
Qui est Martha Rosler ? De Brooklyn à San Diego
Martha Rosler naît en 1943 à Brooklyn, à New York. Elle étudie au Brooklyn College, dont elle sort diplômée en 1965, puis part en Californie, à l'université de Californie à San Diego, où elle obtient sa maîtrise d'arts plastiques en 1974. ⁵
Issue d'une génération d'artistes politisés, formée au cœur des mouvements contestataires de la fin des années 1960 et des années 1970, Rosler est marquée par les débats philosophiques et artistiques de son époque. Elle croise la route d'intellectuels comme Jean-François Lyotard et d'artistes féministes comme Miriam Schapiro. Cette effervescence nourrit une œuvre qui mêle critique des médias, analyse des images de guerre et dénonciation des violences sexistes et sociales.
Elle commence par la photographie et le photomontage, puis adopte la vidéo au début des années 1970 : A Budding Gourmet date de 1974, un an avant Semiotics of the Kitchen. ¹ ⁵ Elle y trouve un médium accessible, direct, presque anti-élitiste, qu'elle utilise comme un outil de subversion pour contrecarrer les discours dominants.
Parallèlement à son travail d'artiste, elle enseigne pendant trente ans à l'université Rutgers, dans le New Jersey, ainsi qu'à la Städelschule de Francfort. ⁵
Bringing the War Home : la guerre dans le salon
Entre 1967 et 1972, en pleine guerre du Vietnam, Martha Rosler réalise la série de photomontages House Beautiful: Bringing the War Home. Le principe est d'une efficacité redoutable : elle découpe des photographies de guerre publiées dans la presse et les colle dans des intérieurs américains idéaux, tirés de magazines de décoration. ¹ Un soldat blessé dans un salon cossu, des victimes civiles derrière la baie vitrée d'une maison moderne.
Le titre dit tout : ramener la guerre à la maison. Les Américains la regardaient chaque soir à la télévision, depuis leur canapé, comme une image lointaine. Rosler supprime cette distance. Ces photomontages ne sont d'ailleurs pas d'abord destinés aux galeries : ils circulent dans la presse militante et les tracts du mouvement contre la guerre.
Trente ans plus tard, elle reprend la série avec la guerre d'Irak : House Beautiful: Bringing the War Home, New Series, réalisée entre 2004 et 2008. ⁵ Le procédé n'a pas changé. La distance entre le confort domestique et la violence des guerres menées au loin, elle, non plus.
The Bowery et Vital Statistics : déconstruire les images
En 1974-1975, Rosler s'attaque à un autre genre : la photographie documentaire. The Bowery in two inadequate descriptive systems associe des photographies de devantures vides du Bowery, quartier pauvre de New York, à des listes de mots d'argot désignant l'ivresse. ⁵ Aucun sans-abri n'apparaît à l'image. Rosler refuse de photographier la misère pour la donner en spectacle, et montre que ni l'image ni les mots ne suffisent à décrire une réalité sociale. Le titre l'annonce : deux systèmes de description, tous deux « inadéquats ».
En 1977, la vidéo Vital Statistics of a Citizen, Simply Obtained pousse plus loin la critique du corps féminin mesuré et normé. ⁵ Une femme y est examinée, mesurée centimètre par centimètre par des hommes en blouse blanche, chaque chiffre étant jugé conforme ou non à la norme. Comme dans Semiotics of the Kitchen, Rosler montre comment un système en apparence neutre, la science, la statistique, transforme une femme en objet.
À partir de la fin des années 1980, son engagement se tourne vers la question du logement. En 1989, elle organise à la Dia Art Foundation de New York le projet If You Lived Here…, consacré aux sans-abri et à la crise du logement, et diffuse la vidéo Housing is a Human Right sur les écrans de Times Square. ² ⁵ L'exposition devient pour elle un forum de débat plutôt qu'une simple présentation d'œuvres.
Une œuvre toujours d'actualité
Aujourd'hui encore, cinquante ans après sa création, Semiotics of the Kitchen reste d'une actualité brûlante. À l'heure où les débats sur le genre, les rôles sociaux et la charge mentale agitent les sphères publiques, cette œuvre minimaliste conserve toute sa puissance critique. Elle témoigne aussi d'une époque où l'art se faisait tranchant, politique, sans concessions, et où une femme, caméra au poing, pouvait redéfinir les codes d'un médium pour mieux en découdre avec le réel.
En 2025, la vidéo a d'ailleurs été présentée au Tripostal de Lille dans le cadre de Fiesta, la saison culturelle de lille3000. En l'intégrant à une exposition consacrée à la fête, lille3000 interrogeait subtilement ce que signifie « faire la fête ». Peut-on encore célébrer sans questionner ? Rosler nous rappelle que la joie, la danse et la couleur n'excluent pas la lucidité, et que parfois, la vraie subversion commence là où l'on s'y attend le moins : dans une cuisine, avec une louche à la main.
Sa reconnaissance n'a cessé de grandir. En 2018, le Jewish Museum de New York lui consacre la rétrospective Martha Rosler: Irrespective. ⁵ Elle a reçu, entre autres, le prix Oskar Kokoschka en 2006. ⁵
Pour aller plus loin
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Sources
1. Centre Pompidou, dossier pédagogique « Art et féminismes » : Martha Rosler
2. MoMA, Martha Rosler, Semiotics of the Kitchen, 1975 (collection)
3. Electronic Arts Intermix (EAI), Martha Rosler : biographie et notices des œuvres
4. MACBA, Barcelone, Semiotics of the Kitchen, 1975 (notice de l'œuvre)
5. The Jewish Museum, New York, Martha Rosler: Irrespective, 2018
© Martha Rosler

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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