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Pourquoi y a-t-il si peu de femmes artistes dans les musées ?
Moins de 30 % des œuvres exposées dans les grands musées occidentaux sont signées par des femmes. Ce n'est pas un hasard. C'est le résultat de siècles d'exclusion institutionnelle, de règles non écrites et d'un récit de l'Art construit délibérément sans elles.
En 1989, un collectif de femmes artistes masquées parcourt le Metropolitan Museum of Art de New York et compte. Résultat : moins de 5 % des artistes exposés dans les sections d'art moderne sont des femmes. Mais 85 % des nus représentés sont féminins. Les Guerrilla Girls impriment cette statistique sur une affiche devenue culte, accompagnée d'une question :
« Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Met ? »
Trente-cinq ans plus tard, la question reste d'actualité. Le musée a progressé, légèrement. Mais dans la plupart des grandes institutions occidentales, les collections permanentes restent massivement masculines. Comprendre pourquoi, c'est comprendre comment l'Histoire de l'Art s'est construite, et ce qu'elle a volontairement laissé de côté.
Une question posée il y a plus de cinquante ans - et toujours sans réponse satisfaisante
En 1971, l'historienne de l'Art américaine Linda Nochlin publie dans ARTnews un essai qui va faire trembler le monde académique. Son titre est une provocation calculée : « Why Have There Been No Great Women Artists ? » — Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes ?
Sa réponse est immédiate et radicale : la question elle-même est mal posée. Ce n'est pas qu'il n'y en a pas eu. C'est que les institutions, académies, guildes, musées, critiques, marchands, ont systématiquement effacé, minimisé ou ignoré leur travail. Nochlin ne plaide pas pour la réévaluation de quelques exceptions oubliées. Elle démonte la mécanique entière d'un système conçu pour maintenir les femmes hors du récit.

Cet essai, traduit dans des dizaines de langues, reste l'un des textes fondateurs de l'histoire de l'Art féministe. Il n'a pas encore fini de résonner.
L'exclusion par le règlement : quand les institutions fermaient leurs portes
Pour comprendre l'absence des femmes dans les musées aujourd'hui, il faut remonter aux institutions qui formaient les artistes d'hier.
En France, l'École des Beaux-Arts (pendant longtemps la seule voie vers une carrière artistique reconnue) n'ouvre ses portes aux femmes qu'en 1897. Soit deux siècles après sa fondation. Avant cette date, les femmes qui voulaient apprendre la peinture ou la sculpture devaient se tourner vers des ateliers privés, souvent dépendants de la bonne volonté d'un maître masculin.
Mais le verrou le plus redoutable était ailleurs : l'étude du modèle nu. Dans la tradition académique occidentale, la maîtrise du corps humain était le fondement de toute grande peinture. Les concours, les commandes d'État, les fresques d'église, les tableaux d'histoire, tout reposait sur cette
compétence. Or les cours de dessin d'après modèle vivant étaient formellement interdits aux femmes, jugés contraires à la morale.
Résultat : même les rares femmes admises dans les académies ne pouvaient pas accéder au niveau supérieur de la formation. On leur concédait les natures mortes, les portraits, les scènes de genre, des genres hiérarchiquement inférieurs dans la classification académique de l'époque. La grande peinture
d'histoire, la plus prestigieuse, leur restait structurellement inaccessible.
Ce n'est pas de la malchance. C'est de la politique.
Le système des guildes : une exclusion économique avant d'être culturelle
Avant les académies, c'étaient les guildes d'artisans qui contrôlaient l'accès au métier de peintre ou de sculpteur. Au Moyen Âge et à la Renaissance, certaines guildes acceptaient les femmes, à condition qu'elles soient veuves d'un maître ou filles de peintre. C'est d'ailleurs ainsi qu'Artemisia Gentileschi reçut sa formation : en tant que fille d'Orazio Gentileschi, peintre reconnu à Rome.
Mais cette voie était étroite, précaire, et totalement dépendante du bon vouloir familial. Une femme seule, sans filiation artistique masculine, n'avait pratiquement aucun accès à la formation professionnelle ni aux commandes institutionnelles. Les couvents constituaient parfois une alternative, certaines religieuses produisaient des enluminures et des œuvres liturgiques remarquables, mais dans un cadre d'anonymat quasi total.
L'historienne Germaine Greer, dans son ouvrage The Obstacle Race (1979), recense des centaines de femmes peintres actives entre le XVIe et le XIXe siècle dont le travail a été systématiquement attribué à des hommes, perdu, détruit ou simplement ignoré par la critique de l'époque. Le problème n'était pas le talent. C'était l'accès.
Le « génie » : un concept construit au masculin
Il y a un mot qui revient constamment dans les discours sur l'Art pour justifier la prédominance masculine dans les musées : le génie. Raphaël avait du génie. Michel-Ange avait du génie. Cézanne avait du génie.
La philosophe Christine Battersby, dans Gender and Genius (1989), montre de manière convaincante que le concept même de génie artistique a été construit historiquement comme une qualité masculine. Les théories esthétiques de Kant, Schopenhauer ou Nietzsche associaient la création artistique à des attributs codifiés comme virils : la force, la rupture, l'universalité, le dépassement de soi.

Les femmes, dans ce cadre théorique, étaient associées à la sensibilité, au détail, à l'imitation (des qualités considérées comme secondaires dans la hiérarchie artistique). Ce n'est pas que les critiques du XIXe siècle méprisaient les femmes : c'est qu'ils avaient construit une définition de l'excellence artistique qui excluait structurellement ce qu'ils attribuaient à la féminité.
Berthe Morisot, reconnue de son vivant comme l'une des impressionnistes les plus douées, était régulièrement décrite dans la presse comme « charmante » ou « délicate ». Ses contemporains masculins, eux, avaient de la « vision » et de la « puissance ». Le même coup de pinceau, deux vocabulaires.
Les chiffres aujourd'hui : une sous-représentation qui persiste
La bonne nouvelle : les études existent désormais. La mauvaise : leurs résultats sont accablants.
En 2019, une étude publiée par des chercheurs des universités de Caroline du Nord et d'Utah analyse les collections permanentes de eighteen grands musées américains. Résultat : 87 % des œuvres sont signées par des hommes, et 85 % par des artistes blancs. Les femmes artistes représentent moins de 11 % des collections étudiées.
En Europe, le tableau n'est guère meilleur. Une analyse du Centre Pompidou réalisée en 2020 révèle que les femmes représentent environ 25 % des artistes présents dans les collections. Un chiffre en progression, mais qui reste le reflet d'une politique d'acquisition longtemps indifférente à la question du genre.
Sur le marché de l'art, l'écart de prix entre artistes hommes et femmes (souvent appelé le gender price gap) reste documenté par des études annuelles d'Artnet News et d'Art Basel. En 2023, les œuvres d'artistes femmes représentaient moins de 2% du volume total des ventes aux enchères dans les grandes maisons.
Ce que les musées exposent aujourd'hui est le reflet de ce qu'ils ont acheté hier. Et ils ont massivement acheté des hommes.
Ce qui change - lentement, mais réellement
Il serait inexact de dire que rien ne bouge. Depuis les années 1970, une génération d'historiennes de l'Art, de conservatrices et de militantes a profondément transformé le regard institutionnel.
Des musées comme le Musée d'Orsay à Paris ou la Tate Modern à Londres ont engagé des politiques d'acquisition volontaristes en faveur des artistes femmes. Des expositions thématiques, comme la rétrospective Louise Bourgeois au Centre Pompidou, ou l'exposition Elles font l'abstraction en 2021, ont permis de réévaluer des carrières entières longtemps marginalisées.
Des institutions dédiées émergent également : le Museum of Women in the Arts de Washington D.C., fondé en 1987, est l'un des seuls grands musées au monde dont la collection est exclusivement constituée d'œuvres d'artistes femmes. Il accueille plus de 800 000 visiteurs par an.
Les maisons de vente commencent à adapter leurs stratégies. Christie's et Sotheby's ont significativement augmenté le nombre d'artistes femmes dans leurs ventes phares depuis 2018, en partie sous la pression de collectionneurs et de fonds d'investissement attentifs à ces questions.
Et la recherche avance. Des bases de données comme Grove Art Online ou Women Artists in Revolution (WAR) documentent méthodiquement des milliers de carrières oubliées, offrant aux historiens et aux conservateurs des outils pour réécrire le récit.
En France, c'est par exemple l'association AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) qui joue ce rôle de mémoire active. Fondée à Paris en 2014 par Camille Morineau, ancienne conservatrice au Centre Pompidou, et Pénélope Pittet, AWARE a constitué une base de données en ligne documentant des centaines d'artistes femmes du XXe et du XXIe siècle, en plusieurs langues.
L'association organise également des journées d'étude, publie des monographies et noue des partenariats avec les grandes institutions culturelles françaises pour que ces noms entrent, enfin, dans les curricula universitaires et les collections publiques.
La question n'est pas celle du talent - elle ne l'a jamais été
S'il fallait retenir une chose de ce panorama, c'est celle-là : l'absence des femmes dans les musées n'a jamais été le résultat d'un manque de talent ou d'ambition. C'est le résultat d'un système, de règles, d'habitudes, de définitions et de hiérarchies, construit pour les maintenir à l'écart.
La bonne nouvelle, c'est qu'un système peut être défait. Il l'est, progressivement, partout où des individus choisissent de regarder autrement.
C'est exactement ce que fait ART AU FÉMININ, épisode après épisode : remettre des noms dans l'Histoire. Retrouvez leurs portraits dans nos épisodes de podcast et dans nos articles dédiés.
Sources et références
- Linda Nochlin, Why Have There Been No Great Women Artists ?, ARTnews, janvier 1971
- Guerrilla Girls, étude du Metropolitan Museum of Art, New York, 1989
- Christine Battersby, Gender and Genius : Towards a Feminist Aesthetics, Women's Press, 1989
- Germaine Greer, The Obstacle Race : The Fortunes of Women Painters and Their Work, Secker & Warburg, 1979
- Chad Topaz, Bernhard Klingenberg et al., Diversity of Artists in Major U.S. Museums, PLOS ONE, 2019
- Artnet News, The Female Price of Creative Autonomy, rapports annuels 2019–2023
- Centre Pompidou, Elles font l'abstraction, catalogue d'exposition, 2021
- AWARE, Archives of Women Artists, Research and Exhibitions, awarewomenartists.com, fondée en 2014.

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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