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Susanne Hay à La Piscine de Roubaix — portrait d'une peintre du corps
Formée aux Beaux-Arts de Paris dans l'atelier de Cremonini, Susanne Hay (1962–2004) a fait du corps humain le seul sujet de son œuvre. Portrait d'une peintre trop tôt disparue.
Née en 1962 à Bad Mergentheim, une ville de Bade-Wurtemberg en Allemagne du Sud, Susanne Hay grandit dans une fratrie de sept enfants. Deuxième de la famille, elle côtoie dès l'enfance la différence — son frère est né handicapé — et développe très tôt un rapport singulier au corps humain, à sa fragilité, à ses états limites.
Ses premières années d'enseignement artistique se déroulent à l'école et lycée catholique Saint-Agnès de Stuttgart. En 1981, à l'obtention de son baccalauréat, sa vocation est déjà arrêtée : elle veut devenir artiste plasticienne. Après plus d'un an de cours dans une école privée d'art puis à l'Académie d'art de Stuttgart, elle prend la décision de rejoindre Paris en 1983.
L'atelier de Cremonini — dans les pas de Gustave Moreau
À l'École nationale des beaux-arts de Paris, Susanne Hay fréquente d'abord l'atelier de dessin de Ferit Iscan, puis celui de Leonardo Cremonini (1925–2010), peintre bolonais connu pour ses représentations du corps humain isolé, confronté à l'espace et à une lumière souvent artificielle. Ce que Susanne y trouve n'est pas seulement une technique — c'est une philosophie du regard.

« Dans l'atelier de Cremonini, nous étions au moins quinze ou vingt à la fois, d'une dizaine de nationalités à peindre régulièrement dans ces cent vingt mètres carrés, volume cubique … Au XIXe siècle, c'était l'atelier de Gustave Moreau, professeur de Matisse, Rouault, Toulouse Lautrec. La grande verrière fournissait une lumière égale … Les modèles étaient tous féminins. Cremonini disait que peindre un homme nu lui rappelait son service militaire. » Passage du livre : Susanne - Emmelene Landon P14-16 - éditions Léo Scheer.
Ce que le texte révèle entre les lignes, Susanne le sait : cet atelier était autrefois celui de Gustave Moreau. C'est là que Moreau avait formé Matisse, Rouault, Toulouse-Lautrec au tournant du XXe siècle. La grande verrière, la lumière égale, le volume cubique — tout parle d'une continuité, d'une tradition picturale que Susanne Hay va s'approprier en toute conscience : ne pas rompre, continuer, approfondir.
C'est dans cet atelier qu'elle croise, en 1985, Emmelene Landon — peintre et romancière née à Melbourne (Australie), installée en France depuis 1979.
« En entrant dans l'atelier de Cremonini aux Beaux-Arts de Paris en 1985, il n'était pas possible d'apercevoir Susanne Hay, cachée derrière de grands tableaux. Mais j'ai de bons yeux. La première fois que j'ai osé pénétrer dans ce lieu intimidant, où des élèves peintres en blouses blanches tachées de couleurs regardaient les intrus d'un sale oeil, je l'ai vue, même si elle essayait d'être le plus invisible possible … jeune femme brune, petite aux yeux cernés de Kohl … vision … a marqué le début d'une amitié … »

Cette amitié durera près de vingt ans, jusqu'à la mort de Susanne en 2004. Elle donnera naissance au livre Susanne — Peintures de Susanne Hay, publié aux éditions Léo Scheer, que Emmelene Landon a écrit en hommage à son amie. C'est aujourd'hui la source principale pour entrer dans l'intimité de l'œuvre de Susanne Hay.
Le corps comme seul sujet — de la morgue à la piscine
Susanne Hay a une règle qu'elle ne transgressera jamais : elle ne peint pas d'après photographie. Toujours d'après modèles — vivants ou morts. Cette contrainte n'est pas un caprice de méthode. C'est une position philosophique sur ce que doit être la peinture : la présence réelle du corps, sa résistance à la représentation, l'impossibilité de le réduire à une image.
Ses terrains de recherche sont variés, souvent inattendus : le métro, la morgue, les piscines parisiennes, l'atelier. Partout où le corps se révèle dans sa vérité — fatigué, nu, en mouvement, suspendu entre deux états. Ses cours, ses voyages, ses visites de musées forment une façon de se définir — et de définir SON ART.
Son modèle tutélaire est Le Caravage. Elle étudie ses toiles avec une attention particulière pour Judith et Holopherne (vers 1598–1599, Galerie nationale d'art antique de Rome). Ce qui fascine Susanne dans la peinture caravagesque, ce n'est pas le dramatisme — c'est la physique de la lumière et la densité de la matière.
« Susanne portait un regard Skurril sur la peinture du Caravage et la disparition des ombres, la présence des corps dans l'espace, la cohérence et la profondeur de la matière picturale, le cru et le réel … »
Il est dit que la peinture de Caravage qu'elle affectionne le plus est Judith et Holopherne. Néanmoins, Susanne a sa propre définition du corps et de ses modèles nus : elle cherche à faire transpirer ses toiles d'émotions, à ce que l'on s'attarde sur le cri et non le décor. Le corps est le centre, pas le prétexte.
« Le corps est le centre d'intérêt de ma recherche. Je veux lui donner une place dans la peinture d'aujourd'hui. Dans une continuité et non dans une rupture avec la tradition picturale européenne. » Susanne Hay
Les séries — autoportraits, corps enceints, piscines
En deux décennies de travail, Susanne Hay développe plusieurs séries qui s'articulent autour du corps dans ses états les plus intimes — et les moins conventionnellement représentés en peinture.
Les autoportraits — dont l'Autoportrait III (1990, huile sur toile, 115 × 50 cm, collection particulière) — sont le moment où l'artiste retourne l'œil sur elle-même, sans complaisance. Le format allongé, presque gothique, dit quelque chose de la verticalité du corps, de son rapport à la pesanteur et à l'espace. Susanne ne se représente pas : elle s'observe.

La série Enceinte (1997) déplace la question du corps féminin vers sa capacité reproductive, sans romantisme ni idéalisation. Enceinte I (1997, huile sur toile, 90 × 80 cm) place le ventre gravide au centre de la composition — traité avec la même rigueur formelle que n'importe quel autre modèle. Le corps enceint n'est pas magnifié : il est simplement là, présent, massif, réel.

La série des Piscines (1996) est la plus immédiatement lisible au regard de l'exposition de Roubaix. Ces toiles de grand format — Piscine (1996, huile sur toile, 147,5 × 100 cm) et Piscine III (1996, huile sur toile, 160 × 89,5 cm) — montrent des corps dans l'eau, entre deux états. Le milieu aquatique dissout les conventions sociales et ne garde que la vérité des corps : leur poids, leur lumière, leur silence.


Lagos, août 2004 — une mort à la mesure de son œuvre
En août 2004, Susanne Hay meurt à Lagos, sur la côte de l'Algarve au Portugal. Elle se noie dans un lac en tentant de sauver deux enfants. Elle a quarante-deux ans.
Son corps met deux semaines à remonter à la surface.
« Susanne est morte dans un lac en sauvant deux enfants. Son corps a mis deux semaines pour faire surface. Elle aurait sans doute aimé voir son corps, mais sans qu'il soit le sien. Pourtant, il aurait toujours été le corps de quelqu'un. » Passage du livre : Susanne - Emmelene Landon - éditions Léo Scheer
Il y a dans cette mort quelque chose qui résonne avec son œuvre entière. Elle qui avait peint des corps dans l'eau, des corps à la lisière du visible, disparaît elle-même dans un lac. La coïncidence est troublante — et comme toutes les grandes coïncidences, elle ne dit rien de plus que ce que l'œuvre disait déjà.
L'exposition posthume à La Piscine de Roubaix (2021–2022)
En 2021, pour célébrer ses vingt ans d'existence, La Piscine — Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix accueille l'exposition Susanne Hay à la Piscine, du 6 novembre 2021 au 6 février 2022. Le commissariat est assuré par Harald Theil, historien de l'art, avec le concours des proches de l'artiste. Plus de vingt œuvres y sont présentées : huiles sur toile et dessins.
Le choix du lieu est éloquent. Ce musée — installé dans les bains Art déco construits en 1932 par l'architecte Albert Baert — est lui-même un lieu de corps. Les anciens bassins de natation, les sculptures qui bordent le bassin central, les cabines de déshabillage préservées : tout ici parle de la nudité, de l'eau, du corps exposé au regard collectif. La série des Piscines de Susanne y résonne comme si elle avait été pensée pour cet espace — vingt-cinq ans avant qu'il ne l'accueille.

Prenez le temps de vous arrêter devant chaque toile. Des modèles parfaitement exécutés qui donnent l'impression d'être plongé dans le décor, en pleine discussion avec eux. Peut-être sommes-nous, debout devant ces corps, à la place de l'artiste ?
Plus de vingt ans après sa mort, Susanne Hay reste une peintre connue de peu de monde. Cette exposition et le livre d'Emmelene Landon sont les deux grandes tentatives de maintenir son œuvre dans le visible — elle qui avait consacré toute sa vie à y placer le corps humain.
Par ART au féminin
© Musée la piscine

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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