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Alice Guy-Blaché : la femme qui a inventé le cinéma narratif
Première à filmer une fiction en 1896, fondatrice de la Solax à Fort Lee en 1910 : Alice Guy-Blaché a inventé le cinéma narratif avant d'être effacée.
Le 28 décembre 1895, Alice Guy est dans la salle. Elle a vingt-deux ans, elle travaille comme secrétaire chez Léon Gaumont, et elle assiste à la première projection publique des frères Lumière au Grand Café de Paris. Quelques semaines plus tard, Gaumont acquiert à son tour une caméra cinématographique — mais l'inspiration manque. Alors Alice propose quelque chose : et si on racontait une histoire ?
Tant que ça n'empiète pas sur votre travail de secrétaire.
Léon Gaumont, donnant son accord à Alice Guy
Une réponse qui allait changer l'histoire du cinéma.
La Fée aux choux : la naissance du récit cinématographique
À l'automne 1896 — ou en 1900 selon certains historiens, la datation exacte faisant encore débat — Alice Guy tourne La Fée aux choux. C'est un court métrage fantaisiste de deux minutes dans lequel une fée distribue des nourrissons à de jeunes couples. Ce qui paraît anodin est en réalité révolutionnaire : c'est la première fois dans l'histoire du cinéma que quelqu'un filme des acteurs qui jouent un rôle, dans une fiction construite avec un début, un milieu et une fin.
Avant elle, les frères Lumière et leurs contemporains ne filmaient que la réalité brute : une arrivée de train, une sortie d'usine, des enfants qui jouent. Alice Guy comprend la première que la caméra peut servir une histoire — que derrière l'objectif, il peut y avoir non pas un opérateur mais un auteur.

Alice Guy vient d'inventer le cinéma narratif.
La controverse sur la date (1896 ou 1900) est elle-même significative : pendant des décennies, les historiens du cinéma ont eu du mal à croire qu'une femme, secrétaire de surcroît, puisse avoir réalisé le premier film de fiction de l'histoire. La tendance était d'attribuer les premières années de la Gaumont à d'autres. Ce n'est que grâce aux travaux de spécialistes comme Victor Bachy et, plus récemment, à la redécouverte de ses mémoires, que la primauté d'Alice Guy a été solidement établie.
Chez Gaumont : l'art de tout faire
Entre 1896 et 1906, Alice Guy réalise pour Gaumont une centaine de films dans tous les genres — comédie, mélodrame, fantastique, films à sujet religieux ou social. Elle est à la fois réalisatrice, scénariste, directrice artistique. Elle choisit les acteurs, conçoit les décors, supervise le montage.
En 1900, elle commence à réaliser des phonoscènes — l'ancêtre du clip vidéo, qui combine l'image cinématographique et un phonographe pour produire des films synchronisés avec de la musique. C'est une innovation technique et artistique majeure qui fait d'Alice Guy l'une des pionnières du cinéma sonore.
En 1906, elle dirige La Vie du Christ : vingt-cinq décors, plusieurs centaines de figurants, le budget le plus important qu'ait jamais consenti Gaumont. C'est aussi le premier film où Léon Gaumont accepte de faire apparaître son nom au générique.
Sur tous ses plateaux, Alice Guy fait afficher une inscription sur les murs : « Be natural ». Elle voulait un jeu d'acteur vrai, spontané — à une époque où la gestuelle théâtrale et outrée était la norme. Elle est aussi l'une des premières cinéastes à faire jouer des acteurs noirs dans des rôles dignes, sans recourir au blackface qui sévissait dans l'industrie.

Parmi ses films les plus remarquables de cette période, Madame a ses envies (1906) et Les résultats du féminisme (1906) interrogent la place de la femme dans la société — par l'humour et le renversement satirique des rôles de genre. Ces films sont d'une modernité saisissante pour leur époque.

L'Amérique et la Solax : première femme à posséder son propre studio
En 1907, Alice Guy épouse Herbert Blaché, un cinéaste et producteur américain, et part aux États-Unis. Elle ne se contente pas de suivre son mari : en 1910, elle cofonde la Solax Company, sa propre société de production. En 1912, elle fait construire pour 100 000 dollars un studio entièrement vitré à Fort Lee, dans le New Jersey — alors capitale du cinéma américain, avant l'essor d'Hollywood. Elle devient ainsi la première femme à posséder et diriger son propre studio de cinéma dans le monde.

En 1912, elle tourne A Fool and His Money, considéré comme l'un des premiers films de l'histoire avec une distribution entièrement composée d'acteurs noirs dans des rôles à part entière — à une époque où le cinéma américain avait encore recours à des acteurs blancs grimés.
Au total, la Solax produit plus de trois cents films entre 1910 et 1914. Alice Guy en réalise une grande partie, tout en supervisant la production des autres. Elle est cheffe d'entreprise, directrice artistique et réalisatrice en même temps — dans une industrie qui n'existait pas quinze ans plus tôt et qu'elle a contribué à inventer.
L'oubli et la redécouverte
La Première Guerre mondiale bouleverse l'industrie cinématographique. Les grandes majors hollywoodiennes émergent et écrasent les studios indépendants. La Solax ferme. Alice Guy cesse de réaliser vers 1920 et rentre en France en 1922 — sans retrouver la place qu'elle avait quittée quinze ans plus tôt.
Pendant plusieurs décennies, son nom disparaît. Ses films sont attribués à des hommes. Ses archives sont perdues ou détruites. Herbert Blaché, son ex-mari, s'attribue parfois le crédit de films qu'elle a réalisés. C'est le destin commun de trop nombreuses pionnières du cinéma.
C'est seulement dans les années 1950 que la mémoire d'Alice Guy-Blaché refait surface. En 1957, la Cinémathèque française lui rend hommage. Elle est décorée de la Légion d'honneur. Elle meurt le 24 mars 1968, à l'âge de 94 ans, dans le New Jersey — le même État où elle avait bâti son studio un demi-siècle plus tôt.
« Be Natural » : le documentaire qui l'a rendue au monde
En 2018, la réalisatrice et restauratrice de films Pamela B. Green sort Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché, un documentaire de quatre-vingt-dix minutes consacré à Alice Guy. Narré par Jodie Foster, le film retrace sa vie, son œuvre et l'effacement systématique de son nom par l'histoire du cinéma.
Le documentaire provoque un choc. Pour des millions de spectateurs dans le monde, c'est la première fois qu'ils entendent parler d'Alice Guy. Des cinéastes reconnus — dont des femmes qui se pensaient « premières » dans leurs domaines — découvrent qu'une pionnière les avait précédées d'un siècle. La question posée par le film est simple et dérangeante : comment a-t-on pu effacer aussi complètement quelqu'un qui avait fait autant ?
Elle a tout fait. Elle a tout inventé. Et personne ne le sait.
Pamela B. Green, réalisatrice de Be Natural (2018)
Be Natural enclenche aussi un travail de restauration et de reclassification. Des films longtemps attribués à d'autres — ou simplement classés « auteur inconnu » — sont réexaminés. Les archives de la Solax, partiellement conservées à la Library of Congress, sont numérisées. Le nom d'Alice Guy-Blaché retrouve progressivement la place qui lui revient dans les histoires officielles du cinéma.
Ce que l'histoire ne peut plus effacer
Alice Guy-Blaché a réalisé entre 600 et 1 000 films au cours de sa carrière — les estimations varient selon les archives retrouvées et les réattributions en cours. Elle a travaillé dans deux pays, en deux langues, sous deux noms. Elle a dirigé des centaines d'acteurs, construit un studio, formé des techniciens.
Ce qu'elle a surtout fait, c'est comprendre avant tout le monde ce que le cinéma allait devenir. Pas un enregistrement du monde réel. Pas une curiosité de foire. Un art de la fiction, du récit, de l'émotion construite. Quand elle a demandé à Gaumont la permission de « raconter une histoire », elle ne savait pas qu'elle était en train de poser les fondations d'une industrie qui pèserait, un siècle plus tard, plusieurs centaines de milliards de dollars.
Et pourtant, pendant près d'un siècle, l'histoire officielle du cinéma a attribué cette fondation aux frères Lumière — pour les images — et à Georges Méliès — pour la fiction. Deux hommes. Aucune femme. Comme si Alice Guy n'avait pas existé.
Elle a existé. Elle a inventé. Elle est là.

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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